Que faire ? Le retour, à la Colline0 Commentaires

Par rédaction
Posté le 17 mai 2011 à 10:15

Cent ans après la parution du célèbre Que faire? de Lénine, un couple dans sa cuisine prend soudain conscience de la vacuité des modes de vie dans les pays de l’hémisphère nord en ce début de siècle. Ils décident alors de faire le tri dans l’Histoire, l’Art et la Pensée : la Révolution française, on garde? et la Révolution russe? et Nietzsche? et Mai 68 ? et l’Art conceptuel ?… Tels Bouvard et Pécuchet affrontant les contradictions du néo-libéralisme et de la post-modernité, ils se (re)mettent à l’ouvrage, et cherchent une issue. Les textes de Jean-Charles Massera fournissent ici l’impulsion d’un ensemble où l’on pourra trouver aussi bien des considérations sur le bricolage que les traces d’un lyrisme politique oublié, ou encore une table, des chaises, des assiettes, des verres et une soupière… Mais peut-être aussi Descartes, Deleuze, Malevitch ou Flaubert… Par la confrontation rêvée de deux acteurs singuliers, Martine Schambacher et François Chattot, Benoît Lambert continue d’explorer nos inquiétudes, nos préjugés, nos espoirs et nos déceptions. “Que faire ?”, la question politique par excellence, fait ainsi retour en cuisine pour une comédie dans laquelle des gens ordinaires tentent, dans la confusion ambiante, de reprendre leur vie en main.

Rencontre avec Benoît Lambert

Quelle est la genèse du spectacle ?

Benoît Lambert: François Chattot m’a tout d’abord proposé que nous fassions un projet ensemble. Très vite, nous avons invité Martine Schambacher, avec laquelle j’avais déjà travaillé1, à nous rejoindre. Martine et François étant deux acteurs que j’admire beaucoup, j’étais enchanté de cette perspective. Nous avons commencé à discuter, en balayant plusieurs hypothèses: Molière, Feydeau, Courteline… Au bout d’un moment, je leur ai proposé de faire un spectacle qui serait une sorte de contrepoint à We Are la France2 et We Are l’Europe3 ; un projet avec des acteurs d’une autre génération, et dont le propos viendrait prolonger, et parfois apporter la contradiction à ce qui avait été développé dans ces deux spectacles précédents. En particulier – pour le dire vite et de manière un peu abstraite – il s’agissait de dépasser cette théorie de “l’usage”, cette esthétique du “faire avec” qui était au coeur des We are… Dans Que faire? (Le Retour), il s’agit au contraire de réaffirmer qu’il faut parfois savoir faire “contre”…

Que faire? (le retour) apparaît donc plus comme un spectacle “en réponse à”, que comme un troisième opus? B. L. : We Are la France, We Are l’Europe et Que faire? (Le Retour) forment plus une suite qu’une trilogie au sens strict, dans la mesure où ce sont des spectacles indépendants les uns des autres. Mais ensemble, ils forment une petite méditation sur l’époque, et ils se répondent de façon dialectique. Dans ce dernier volet, le fait de travailler avec des comédiens d’une autre génération que la mienne me permet une sorte de réconciliation avec Mai 68. Ces dernières années, les espoirs d’émancipation des années 70 ont été perpétuellement critiqués, et caricaturés. Il faut pourtant entendre ce que la radicalité de ces années-là peut encore nous dire.

Quelle place occupe le texte On garde? de Jean-Charles Massera?

B. L. : C’est la matrice du spectacle. On garde ? est un texte qui figure dans We are L’Europe (le livre4), et que j’avais finalement renoncé à utiliser pour le spectacle. Le texte se présente comme une sorte d’inventaire dans lequel sont passés au crible tout un tas d’”objets” – politiques, esthétiques, historiques, sociaux… Évidemment, Massera fait ça dans le style qui lui est propre, avec beaucoup d’humour et un peu de férocité. Mais aussi avec une vraie tendresse face à l’incompétence, qui apparaît non pas comme la tare de quelques démunis, mais comme une donnée universelle de la condition humaine. C’est une vraie matière, un objet en soi, cette double affaire de l’inventaire et de l’incompétence. C’est aussi une belle situation de comédie! Avec Jean-Charles, nous sommes donc partis de là. Nous avons réécrit des textes, comme s’il s’agissait de donner des extensions, des approfondissements à cette situation de référence. Au final, d’ailleurs, nous n’avons gardé que très peu de choses du texte initial. Mais avec ce travail d’écriture nous avons circonscrit le chantier, délimité les thématiques .

Les textes écrits avec Massera sont donc enrichis d’écrits d’autres auteurs…

B. L. : Cette démarche de l’inventaire constitue notre point de départ et nous rencontrons des auteurs, ou des oeuvres, en chemin. Ce qui est compliqué, c’est qu’il y a toujours une tentation – d’ailleurs parfaitement vaine – d’exhaustivité. Pour éviter cela, et l’effet de “liste” que cette tentation induit, nous avons décidé avec Jean-Charles de focaliser l’attention sur quelques points choisis. C’est vrai que les We are… fonctionnaient sur une forme de loghorée, c’était un tourbillon de mots, où résonnait le bruit du monde ambiant. Dans Que faire? (Le Retour), on entend moins de choses… mais plusieurs discours, et plusieurs régimes d’écriture.

Face à cette pluralité de discours, où l’unité se situe-t-elle?

B. L. : Dans la fable. Car à la différence de We Are la France et We Are l’Europe, il y a une fable à l’origine de Que faire?. C’est une petite fiction, il y a un côté conte philosophique. C’est l’histoire d’un couple dans sa cuisine qui se dit “ça ne va pas” et qui s’engage dans un processus d’émancipation spontané, en allant lire, découvrir, dans l’incertitude totale. Du coup, je dois avouer que ce qui m’intéresse, ce n’est pas seulement de produire ou de faire s’affronter tels ou tels discours: c’est plutôt de suivre les aventures de ce couple, et de regarder ce qui leur arrive. Après, bien sûr, on peut toujours rêver que cet “inventaire” devienne une boîte à outils pour le public, lui donne quelques armes. J’ai cette idée que les mots, les idées, les affects sont des armes et des outils. Et il me serait difficile de faire du théâtre sans cette conviction-là – je le dis sans naïveté, je ne suis pas sûr qu’il soit suffisant, ni même nécessaire, d’aller au théâtre pour s’émanciper… – mais tout de même, je reste convaincu que l’art peut produire des éclaircissements, qu’il peut nous réjouir et augmenter nos forces; c’est cela qui m’intéresse.

propos recueillis par Caroline Châtelet pour le Théâtre Dijon Bourgogne à Caen,

1. Meilleurs souvenirs de Grado de Kroetz, mise en scène Benoît Lambert, avec Marc Berman et Martine Schambacher, création au Théâtre national de Strasbourg, 2007.
2. Adaptation d’après Amour, gloire et CAC 40, France guide de l’utilisateur, Jean de La Ciotat, la légende de J.-Ch. Massera, mise en scène B. Lambert, avec Guillaume Hincky et Élisabeth Hölzle, création au Nouveau Théâtre de Besançon, 2008.
3. We Are L’Europe de J.-Ch. Massera, mise en scène B. Lambert, avec Emmanuel Fumeron, Morgane Hainaux, Guillaume Hincky, Élisabeth Hölzle, Marion Lubat, Pierric Plathier, Pascal Sangla, création au Granit – Scène nationale de Belfort,2009.
4. Le texte résultant de plusieurs mois d’échanges entre B. Lambert et J.-Ch. Massera est paru aux Éditions Verticales/Phases 2 en 2009.

  • textes Jean-Charles Massera, Benoît Lambert (and guests…)
  • conception et mise en scène Benoît Lambert
  • scénographie et lumière Antoine Franchet
  • costumes Violaine L. Chartier
  • création sonore Yann France, Jean-Marc Bezou
  • travail chorégraphique Véronique Ros de la Grange
  • travail vocal Pascal Sangla
  • assistant à la mise en scène Maxime Contrepois
  • avec Martine Schambacher et François Chattot

Production

Théâtre Dijon-Bourgogne – Centre dramatique national, coproduction Théâtre national de Marseille – La Criée, Théâtre de la Tentative (compagnie conventionnée par la DRAC et le Conseil régional de Franche-Comté)

Tournée

  • Théâtre National de Marseille – La Criée du 1er au 12 février 2011Théâtre de la Manufacture – CDN de Nancy

    du 16 au 26 février 2011

    Théâtre Edwige Feuillère – Vesoul

    le 7 avril 2011

    La Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc

    les 12 et 13 mai 2011

Autour du spectacle

  • « Qu’héritons nous des années soixante-dix? » le lundi 6 juin à 20h30
    avec Benoît Lambert, Frédérique Matonti, Virginie Linhart, André Wilms
    soirée animée par Joëlle Gayot, journaliste à France Culture

Regarder :


La Colline – théâtre national

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