
La « grisette », cette jeune couturière à la fois « sage » et coquette, envahit au XIXe siècle la littérature, les beaux-arts ou la chanson. La Maison de Balzac présente la première exposition consacrée à cette figure multiple et mobile, étonnamment moderne par sa capacité à s’adapter aux différents médias. Romances enregistrées à l’occasion de l’exposition, peintures célèbres et gravures moins connues… la diversité des oeuvres fait écho à la variété des activités de la grisette et à sa perpétuelle métamorphose.
Le parcours montre moins la réalité historique que la mobilité de cette figure, et les nombreuses tentatives faites par les artistes comme les journalistes pour s’en emparer. Elle doit son nom à un tissu gris, la « grisette », mais les graveurs parisiens comme les peintres de province la montrent vêtue de couleurs vives. Jeune ouvrière du textile, « elle travaille chez elle, loge en boutique et va en ville » selon les uns. Pour les autres – de Balzac à Gavarni ou Baudelaire – la grisette apparaît comme le point central d’une constellation qui conduit de la bergère à la courtisane, en passant par les milieux de la bohème.
Peut-on la définir par le châle en cachemire dont elle rêve ou par son petit chapeau ? On la fait volontiers vivre dans un grenier, recréé par un ingénieux dispositif dans la Maison de Balzac. Mais l’exposition évoque aussi ses plaisirs, car la grisette apprécie les parties de campagne et les courses à âne, les spectacles populaires, le bal et ses danses échevelées (cancan ou polka). On la croise furtivement dans les rues et passages parisiens et la jeune apprentie, qui porte les robes et les chapeaux, ressort transfigurée sous la plume de Baudelaire ou dans les dessins de Constantin Guys. La fugacité des silhouettes et profils fantasmatiques de la lanterne magique, lointain ancêtre du projecteur, conclut avec bonheur le portrait de cette insaisissable grisette.
La Grisette en condition
On s’accorde au début du XIXe siècle pour faire de la grisette une figure de femme au travail, dans le secteur textile principalement. Blanchisseuse, couturière, brodeuse ou fleuriste, elle travaille à domicile, en atelier ou en magasin. Les représentations associées à ces métiers varient et recouvrent des situations sociales et des aptitudes professionnelles différentes. Mais si le travail apparaît comme condition nécessaire au qualificatif de grisette, il n’est pas condition suffisante. Ainsi la cousine Bette, ouvrière en passementerie dans le roman de Balzac est simplement qualifiée d’ouvrière. Il est vrai qu’avec « les bras longs et forts, les pieds épais, quelques verrues dans sa face longue et simiesque », elle présente peu de points communs avec les grisettes considérées comme jeunes et douées d’un certain attrait : la couturière en chambre, le trottin parcourant la ville ou les modistes à leur comptoir sont mises en scène de façon pittoresque, suggestive et évocatrice.
À quoi reconnaît on une Grisette ?
Si la grisette des dictionnaires est une étoffe grise portée par les femmes du commun, la grisette des romans, des chansonniers et des dessinateurs ne porte que rarement cette étoffe-là et n’est pas toujours aisée à reconnaître. L’élégante Ida Gruget, grisette parisienne « type » selon Balzac, porte un châle cachemire de la maison Ternaux et des souliers très fins, ce qui suggère un protecteur aisé. Par la suite, ces attributs, le châle « cachemire » tout au moins, deviennent ceux de la lorette.
Le bonnet coquet, la robe d’indienne, le tablier ou le petit châle que place la grisette « en guise de rideau », le chapeau du dimanche, deviennent des emblèmes avec lesquels jouent auteurs et dessinateurs. Ainsi, les fins souliers suggèrent la féminité de la grisette mais aussi le caractère léger et furtif de cette figure qui parcourt la ville et participe de sa poésie.
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide où germe l’ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
Charles Baudelaire, Extrait de « À une passante », dans Les Fleurs du mal, [1861]
- Du 14 octobre 2011 au 15 janvier 2012
Trois autres expositions sont organisées en parallèle à Paris sur des thématiques voisines et complémentaires :
- Le Peuple de Paris au XIXe siècle – Des guinguettes aux barricades exposition du 5 octobre 2011 au 26 février 2012 au Musée Carnavalet
- Les Halles de Baltard, Métiers du jour et de la nuit – Oeuvres du musée Carnavalet – Sculptures de Gaston Schweitzer exposition-dossier gratuite dans la galerie de liaison du musée Carnavalet
- Les Parisiens et le Mont-de-Piété, au Crédit Municipal de Paris, 55 rue des Francs-Bourgeois, 75004 Paris
Maison de Balzac
- 47, rue Raynouard 75016 Paris
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h sauf jours fériés
www.balzac.paris.fr
La Maison de Balzac obtient le label Maisons des Illustres
Le label « Maisons des Illustres » créé à l’initiative du Ministère de la Culture et de la communication signale « au public les lieux qui conservent et transmettent la mémoire de ceux qui les ont habités et se sont illustrés dans l’histoire politique, sociale et culturelle de la France. » La Maison de Balzac figure parmi les 111 maisons ayant reçu ce label.
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