
©Dana Popa, série Not Natacha, 2006
not Natasha retrace les vies tragiquement brisées et endommagées des jeunes filles et femmes entraînées dans le trafic d’êtres humains destiné à la prostitution à travers l’Europe. Dana Popa, née en Roumanie, se concentre sur les femmes originaires de la République de Moldavie voisine, l’un des pays les plus pauvres d’Europe et duquel des milliers de personnes choisissent d’émigrer chaque année. Une grande partie de ces femmes, âgées principalement entre 12 et 40 ans, quittent le pays dans l’espoir d’une vie meilleure. Un nombre alarmant, spécialement les plus jeunes d’entre elles provenant de familles pauvres, tombe dans le piège des trafiquants sexuels. La Moldavie est devenue le principal fournisseur d’esclaves sexuels pour tout le continent. Au fil des ans, des centaines de femmes reviennent en Moldavie, brisées et traumatisées par cette expérience infernale. Le travail de Dana Popa est fait avec la dure authenticité et passion provenant de la connaissance locale et un sens fort de la complexité de la situation et de sa profonde injustice. Dana Popa a photographié les femmes dans des environnements variés, donnant un contexte brutal et révélateur à leurs tragiques histoires. Pour équilibrer le message dur des faits documentaires, les images de la série sont remplies d’un sentiment de perte, de rêverie et d’appréhension. Il y a également un message plus large sur l’identité car l’on ne voit que rarement les visages. « Dana Popa réalise une immersion courageuse dans l’univers des femmes victimes du trafic sexuel. Elle met un visage humain sur un phénomène dont nous entendons souvent parler mais duquel nous ne savons pas grande chose. Ses images ne cachent en rien la violence des faits, mais posent un regard délicat et respectueux à l’égard des ces femmes, perdues dans un enfer, souvent sans lendemain ».
Katia Danila, commissaire de l’exposition
« Natasha est un surnom que l’on donne aux prostituées typées Est-européen, et les filles du trafic sexuel le détestent. J’ai photographié les femmes victimes du trafic sexuel après qu’elles soient revenues en Moldavie, pour montrer comment elles arrivent à vivre dans un monde qui ignore tout de leur souffrance, et l’immense ombre planante de la peur que leur mère ou mari pourraient un jour les démasquer et les jeter dehors. Pour respecter leur anonymat, les noms de ces femmes ont été changés »
Dana Popa, photographe
Diplômée en 2006 par un Master en Photographie Documentaire et Photojournalisme du London College of Communication, Dana Popa a été récompensée par le prix de Photographie Jerwood pour la première série de son projet « not Natasha », et plus récemment a remporté le premier prix du Centre de Compétions de Projets de Santa Fe aux Etats-Unis en 2010. Autograph ABP, une agence de photographies d’art qui promeut l’identité culturelle et les droits de l’Homme, a mis en marche une partie du projet et l’a publié en tant que livre d’art « not Natasha » disponible sur www.autograph-abp.co.uk. Ce projet n’aurait pas été possible sans le support de Winrock International et l’OIM de Moldavie.
- le site de la photographe : www.danapopa.com
Au-delà de l’objectif par Mark Sealy
Ce n’était pas avant 1993 que l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations Unies a finalement adopté la Déclaration sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes. L’article premier dit : « Aux fins de la présente Déclaration, les termes “violence à l’égard des femmes” désignent tous actes de violence dirigés contre le sexe féminin, et causant ou pouvant causer aux femmes un préjudice ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques, y compris la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de liberté, que ce soit dans la vie publique ou dans la vie privée. » Le trafic d’êtres humains a été, depuis des siècles, un marché lucratif, et on estime couramment sa valeur marchande à plus de 32 millions de dollars. Forcer les femmes à se prostituer est aujourd’hui la forme la plus répandue de trafic d’êtres humains. Selon Kevin Bales – l’expert mondialement reconnu en esclavage mondial moderne – la pauvreté, les privations, le désir d’une vie meilleure et le besoin d’échapper au conflit et à l’oppression sont les éléments essentiels qui amènent les gens au contact avec les trafiquants. La déception et les fausses promesses sont d’importantes stratégies utilisées par les trafiquants. L’obtention de la confiance des personnes ciblées ainsi que de leurs familles est une partie essentielle du processus de trafic.
Pour les victimes, l’espoir tourne à la tragédie une fois que le transport commence. Kevin Bales dit : « Ne pas avoir de papiers d’identité pendant le transport vous place directement sous le contrôle du trafiquant. » La dépossession de l’identité est l’acte majeur de la violence visant les victimes. Enlever l’identité du sujet prépare le terrain à ce que celui-ci devienne un non-citoyen, une personne sans aucuns droits ni protection. C’est un acte de violence qui a des échos similaires à travers l’application historique de la photographie lorsque celle-ci se concentre sur « l’Autre ». « Le but du trafiquant sera de désorienter la victime, d’augmenter sa dépendance, d’établir peur et obéissance, de prendre le contrôle. » Plus elles résistent, plus grande sera la brutalité, jusqu’à ce que – comme la plupart des esclaves – leur volonté de résister soit réduite à néant. Le voyage d’un avenir plein d’espoir se transforme vite en un désespoir complet, une déchéance violente et une mort probable. La question clé de savoir ce qui arrive aux individus une fois qu’ils n’ont plus d’intérêt pour les trafiquants est rarement considérée. Comparativement la valeur de la vie humaine est devenue moins chère, car plus les gens essayent d’échapper à la pauvreté et au conflit, plus il est facile de les exploiter.
Les photographies de la série « not Natasha » de Dana Popa accomplissent plusieurs tâches. En tant que base de documents photographiques, elles ont pour fonction de servir de rappel des effets à longue portée du trafic d’êtres humains sur le sujet individuel, la victime. Ses photographies travaillent principalement avec la tradition classique du genre documentaire, « La causalité est vague, le blâme n’est pas assigné, on ne peut échapper à son destin. » Son utilisation de la couleur est une échappée délibérée du réalisme brut et distant associé aux documentaires photographiques en noir et blanc. La couleur rapproche le spectateur de la victime et réduit la distance entre elles et nous.
Les photographies de Dana Popa sont essentiellement une enquête sur une forme grave et perverse de violence à l’égard des femmes. La perte et l’absence dépeintes raisonnent avec la violence associée aux formes d’effacement culturel, dans lesquelles les noms sont changés, les histoires réécrites et les relations sociales ancrées coupées. Les photographies de Dana Popa sont de tragiques rappels d’à quel point les femmes sont globalement vulnérables et sans défenses, et l’absence montrée expose la futilité des déclarations universelles. Les photographies agissent comme des marqueurs métaphoriques des cultures qui ont servi à enfermer les femmes dans des formes de servitude masculines.
Dans un cruel et tournant point de vue supplémentaire, Dana Popa nous invite à reconnaitre les autres formes de violences qui sont en jeu dans tout son travail ; la continuelle misère de ceux qui ont été laissés derrière pour attendre dans l’espoir que l’être aimé reviendra à la maison. Les portraits de ce qui ne peuvent qu’attendre et s’accrocher aux photographies – de celles et ceux pris dans le trafic – deviennent des tragiques icones de l’espoir, car la personne disparue ne s’adaptera plus jamais à l’image qui nous est présentée pour observer.
Les dégâts psychologiques infligés à celles qui ont réussi à rentrer à la maison sont au-delà du spectacle de n’importe quelle photographie. L’image photographique dans ce cas ne peut pas porter le fardeau de leur expérience personnelle. Dana Popa représente les femmes qui rentrent à la maison à travers un sentiment de honte voilé; leurs identités doivent être changées dans le souci de leur propre protection.
Le vaste projet de Dana Popa, qui a pris plusieurs années à prendre forme, vise à cerner l’impact plus large que le trafic d’êtres humains a sur la famille et les relations sociales plus étendues. Les photographies servent à perpétuer l’image de celles qui ont disparu. Elles fonctionnent aussi comme outils de témoignage pour celles qui sont revenues. Comme des documents, les photographies ne prouvent rien. Au lieu de cela elles agissent comme signifiants du vide, de l’attente, des dégâts émotionnels et des maux extérieurs. Dans ce corps de photographies, la doctrine de n’importe quel moment décisif est clairement abandonnée et ce qui est révélé est l’importance du temps échangé entre le photographe et le sujet. Il n’y a aucun moment critique de la prise au piège ou de la libération relative au sujet concerné. Ces photographies n’offrent aucun sursis de la violence expérimentée par ces femmes et leurs familles. L’intériorité du travail photographique, les pièces vides, l’obscurité et les espaces claustrophobes, peignent une condition chronique de désespoir et met en évidence les conditions catastrophiques qui permettent au trafic d’êtres humains de prospérer. L’investissement de Dana Popa sur le sujet est donc au-delà de l’objectif. Ses photographies fonctionnent comme les marqueurs de son intention d’action et de responsabilité. Le projet photographique de Dana Popa se concentre sur deux formes visuelles distinctes de violence qui dans l’essence ne devrait pas être séparées l’une de l’autre : la violence de la pauvreté et la violence d’exploitation. En se concentrant sur des intérieurs domestiques Dana Popa signifie à son public qu’il n’est pas assez de simplement parler de la victime véritable du trafic, qu’il n’est pas assez de mettre en évidence comment les victimes ont été abusées et le supplice personnel qu’elles ont subi tant mentalement que physiquement. Rien de cela n’a de sens à moins de prendre le temps d’analyser les conditions culturelles et économiques qui font que les vies de ces femmes soient vues seulement en tant que potentiel d’exploitation. Les photographies documentaires ont par de nombreuses considérations pris le dessus sur les violences théoriques ces dernières décennies, cependant dans un monde globalisé obsédé par la célébrité l’intérêt réel de la photographie documentaire est qu’elle nous rappelle à quel point nous sommes privilégiés. Elle nous en dira toujours autant sur nous que sur le sujet concerné.
galerie Rue de l’Exposition | 1 rue de l’exposition Paris 7e | www.ruedelexposition.fr
- 1 novembre – 30 décembre 2011 vernissage : 15 novembre 2011 de 19h à 21h
- Stéphane Moscato, Première ! à La Galerie Ligne 13
- Pierre Henri Argouarch, exposition Art, Archi, Archibox
- Léo Delafontaine et Vladimir Vasilev lauréats SFR au festival ImageSingulières
- Yves Marchand & Romain Meffre, Theaters, à la Polka Galerie
- Waii, l’œuvre gravé de Dennis Nona, Îles du Détroit de Torres, Australie













