Apocalypses, la disparition des villes de Dresde à Détroit-1944-20100 Commentaires

Par rédaction
Posté le 18 nov 2011 à 2:55

«Diderot, Chateaubriant ou Goethe ont exalté le goût des ruines antiques, les vestiges émergeant du sol du « Campo Vacino » de Rome ont excité des imaginations formées à la langue et à la littérature latine. Avec le romantisme le goût des ruines s’étend à d’autres époques : églises romanes ou châteaux gothiques déclenchent aussi cette « douce mélancolie » qui nous fait, écrit Diderot, « anticiper sur les ravages du temps ». Cette empathie de l’homme romantique qui voit dans la ruine une allégorie de sa propre existence et du déclin naturel et inéluctable de toute chose prend une autre dimension en 1919 quand Valery découvre que les civilisations, aussi, sont mortelles. Les désastres du XXème siècle nous ont fait prendre conscience que l’Apocalypse elle-même peut être déclenchée par l’homme et que c’est l’humanité toute entière qui est menacée. Nos villes, emblèmes de la modernité, sont des organismes fragiles, elles sont mortelles mais ce sont les hommes plus souvent que la nature qui les ont détruites au cours de l’histoire. La photographie, depuis sa naissance a enregistrée ces tragédies : villes de l’Amérique sécessionniste rasées par les troupes nordistes, monuments de Paris incendiés par les « pétroleuses » de la commune, cathédrale de Reims écrasée par les bombes allemandes en 1916. Mais c’est avec la Seconde Guerre Mondiale et les « progrès » des explosifs que ces destructions atteignent une ampleur inégalée et aboutissent à l’anéantissement total d’innombrables villes d’Europe et d’Asie.

Dresde est totalement détruite les 13 et 14 février 1945 par trois vagues de bombardement. La technique de la « tempête de flammes » a été soigneusement mise au point par l’aviation anglo-américaine lors de raids meurtriers sur Hambourg et Cologne en 1943 et 1944. En quelques minutes « un brasier s’éleva, d’une intensité que personne jusqu’alors n’aurait crue possible. Le feu qui montait […] aspirait l’oxygène avec une telle puissance que l’air déplacé avait la force d’un ouragan et bruissait comme de gigantesques orgues dont on aurait simultané¬ment actionné tous les registres. […] Au maximum de sa force, la tempête de feu arracha les toits et les pignons des façades, fit tournoyer dans les airs […] poutres et panneaux d’affichage entiers, déracinant les arbres et balayant les gens transformés en torches vivantes. Les flammes hautes comme des maisons jaillissaient des façades qui s’effondraient, se répandaient dans les rues comme un raz-de-marée à une vitesse de cent cinquante kilomètres- heure, tourbillonnaient en rythmes étranges sur les places et esplanades. Dans certains canaux, l’eau brûlait. Les vitres des wagons de tramway fondaient, les réserves de sucre bouillaient dans les caves des boulangeries» (W.G.SEBALD, « De la destruction comme élément de l’histoire naturelle »). La ville historique jusque-là épargnée est totalement détruite .C’est en septembre 1945 que Richard PETER grimpe au sommet de la tour de l’Hôtel de ville pour réaliser cette vue plongeante sur les ruines de la « Florence de l’Elbe » qui deviendra une des icônes de l’historiographie de la destruction des villes allemandes. En 1949 il publiera un petit livre : «Dresde, une caméra dénonce» (Dresden, eine Kamera klagt am) qui est un des fleurons de cette «photographie des décombres » (Trummer fotografie) qu’illustrèrent aussi Hermann CLAASEN (« Le chant du brassier », 1949), August SANDER (les décombres de « l’atelier du photographe » à Cologne), Herbert LIST (les ruines du palais royal de Munich) ou Friedrich SEIDENSTUCKER (le Reichstag sous la neige). Le plus extraordinaire est cependant le travail de Karl Hugo SCHMOLZ, photographe spécialiste de l’architecture. Il parcourt les ruines de Cologne avec une lourde chambre, multipliant les images au cadre strict qui évoquent à la fois Piranèse et ses lointains successeurs de l’école de Düsseldorf.

Varsovie fut détruite plus méthodiquement, d’abord par les combats provoqués par l’insurrection (déclenchée le 1er août, elle dura jusqu’au 2 octobre 1944) puis par la volonté de l’occupant nazi d’effacer toute trace de la culture polonaise. Ville de plus d’un million d’habitants en 1939 il n’en reste plus guère en mai 1945 que quelques milliers terrés dans les caves. Leonard SEMPOLINSKI ne s’attache pas au pittoresque de la vie dans ces champs de ruine comme le firent les photographes de presse (Werner BISHOF en Allemagne par exemple) mais veut témoigner de la mort d’une capitale. Celle-ci est le véritable personnage dont la déchéance hante toutes les pages du livre qu’il ne publiera qu’en 1985. Les hommes n’y sont plus que des ombres : cadavres noircis et décomposés dans les cours ou les escaliers de maisons en ruines, immense tas de gravats qu’est devenu le ghetto, palais et églises incendiées ou gisent des sculptures démembrées. On mesure mal la difficulté d’une telle tâche, au danger de circuler dans des décombres pleins d’embuches et de mines s’ajoute l’impossibilité de trouver du matériel – SEMPOLINSKI utilise de la pellicule récupérée de très médiocre qualité. Aussi son travail n’en est que plus remarquable, c’est à la fois le plus vaste et le plus systématique de tous ceux qu’initièrent cette désastreuse politique de « la terre brulée ». Mais contrairement à d’autres il ne s’inscrit dans aucune esthétique particulière, tantôt « Le paysage de ruines apparaît comme déjà transformé par la végétation qui s’est mise à proliférer et les rues se dessinent dans le nouveau paysage, tels de paisibles chemins creux de campagne » (W.G.SEBALD), tantôt une statue mutilée se dresse sous un ciel chargé de nuages, symbole du martyre de toute une nation. C’est le 6 août 1945 à 8h15 qu’un bombardier B29 lâche dans le ciel clair d’Hiroshima la première bombe nucléaire, baptisée « Little Boy ». Lancée à 9450 mètres d’altitude elle éclate, 43 secondes plus tard, à 580 mètres à la verticale de l’hôpital Shima, au-dessus du centre de l’agglomération libérant une énergie correspondant à 15 000 tonnes de TNT. La température de la bulle de gaz provoquée par l’explosion atteint 4 000 degrés dans un rayon de près d’un demi-kilomètre. Elle déclenche une onde de choc puis une tempête de feu analogue à celle provoquée par des moyens plus traditionnels au-dessus des villes allemandes. L’image de la carcasse du Dôme du Centre de promotion de l’industrie, au milieu d’un paysage désert nivelé par l’explosion demeure présent mais c’est le travail systématique de Hiromi TSUCHIDA sur les objets trouvés dans les décombres : bouteilles ou monnaies fondues par la chaleur, lambeaux de chevelures ou de vêtements, qui continuent à irradier l’horreur de ces quelques instants de fin du monde.

Beyrouth incarnait le luxe prospère d’un grand port, épargné par la Seconde Guerre Mondiale et lieu de cohabitation de toutes les communautés du Moyen-Orient. Mais le 13 avril 1975, des militants du parti social nationaliste syrien tentent d’assassiner un dirigeant chrétien lors de la consécration d’une église, déclenchant une guérilla urbaine qui dégénèrera, après le massacre des chrétiens de Demour en janvier 1976, en véritable guerre civile. Elle divisera la ville le long de la « ligne verte » en deux durant plus de 17 ans. C’est le constat de ce naufrage que Gabriele BASILICO dresse avec objectivité.

Est-ce l’inquiétude de cette Apocalypse toujours menaçante qui fait que tant de photographes contemporains traitent de l’espace urbain comme s’il ne subsistait plus de l’humanité que des monuments vides. C’est devenu presque un genre en soi ; en Chine en témoignent les oeuvres de MU CHEN qui ont vidé de tout habitant les tours neuves de Canton. Mais aussi ces délirantes constructions des capitales du golfe d’Arabie que les photographies de grand format de Philippe CHANCEL transforment en d’inutiles et dérisoires maquettes. Quant à LUCIE et SIMON ils traquent dans leur dernière série, « Silent World », une minuscule silhouette perdue dans des lieux désespérément vides, « univers inquiétant où l’homme a disparu et où le temps est étrangement suspendu ». C’est le vide urbain qui est devenu, au début du XXIème siècle, une figure de style iconique pour nombre de jeunes artistes, comme si le trop plein de vie appelait le vide et le silence, dans ce silence lumineux, net et propre d’une aube. Comme si cet espace urbain figé dans son éclatante modernité n’était que la métaphore d’une aube nouvelle du monde. Ne reste que la beauté glacée et sans mesure d’un monde sans hommes.» Alain SAYAG, Commissaire de l’exposition

L’exposition Apocalypses, la destruction des villes. De Dresde à Détroit (1944-2010) est présentée au Pavillon Populaire de la Ville de Montpellier du 18 novembre 2011 au 12 février 2012.

  • Vernissage le jeudi 17 novembre à 19 heures.

Pavillon Populaire
ouvert tous les jours sauf le lundi de 10h à 12h et de 13h à 18h – Entrée libre
Esplanade Charles De Gaulle – 34000 Montpellier
www.montpellier.fr

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