La galerie Taïss et la galerie Analix Forever se sont unis une deuxième fois cette année, pour proposer une exposition qui met en lumière quelques-uns des liens multiples qui se tissent au quotidien entre l’art et la mode. Liaisons très particulières, illustrées par ce titre, ART IS FASHION, ou comment l’art fait la mode, est mode lui-même – vêtement, peau, cosmétique, esthétique, politique, poétique, transformation de la réalité de la vie et des corps – pour la rendre, au quotidien, attirante à nos regards et séduisante à nos âmes, trouble parfois, provocante aussi, complexe toujours.
La galerie Taïss porte en effet un intérêt marqué, fût-il récent, aux liens multiples entre art et mode, alors qu’une longue histoire déjà lie la galerie Analix Forever à la mode, une histoire dont est issu notamment le magazine LONDERZEEL (directeur artistique Kris Van Assche), qui sera présenté pendant l’exposition. Les dix artistes français et internationaux retenus pour l’exposition à la galerie Taïss, Conrad BAKKER (USA), Isabelle CHAPUIS (France), Mat COLLISHAW (UK), Éric EMO (France), mounir fatmi (Maroc), Marie HENDRIKS (Pays-Bas), Jean-Michel PANCIN (France), Frank PERRIN (France), Simon PROCTER (UK), et Ornela VORPSI (Albanie), ont chacun une manière très personnelle de revêtir le monde de beauté, de faire mode, de l’investir et de la faire vibrer sur ses fondements mêmes. Leurs regards croisés, tendres ou critiques, nous révèlent une réalité dont nous ne saurions percevoir la globalité si elle ne nous était « exposée ». Conrad BAKKER (1970), s’intéresse à la production, non sans humour. Il propose des « remake » d’objets de consommation usuels, des livres, aux disques, aux magazines… Un vrai-faux exemplaire d’Artforum ouvert à une page de publicité pour un produit de luxe questionne le lien qui associe l’art, la mode et l’argent. L’objet copié, reproduit, contrefait, sème le trouble auprès du visiteur entre la réalité d’une exposition, éphémère par nature, et celle de l’oeuvre d’art, hommage revendiqué à la réalité de cette époque qui est la nôtre.
Art is Fashion par Barbara Polla :
Isabelle CHAPUIS (1978), lauréate du Prix Picto de la jeune photographie de mode 2010, se passionne pour le travail de direction artistique en amont même de la mode. La mode lui apparaît comme un terrain de jeu créatif lui autorisant toutes les excentricités formelles et narratives, pour s’affranchir des codes et produire des images qui lui sont propres. Ses photographies ont été réalisées avec la complicité créative d’Anja Kocovic.
Mat COLLISHAW (1966), sorti du Goldsmith College de Londres à l’époque des YBAs, travaille depuis vingt ans sur toutes les formes que peut prendre ce que Baudelaire appelait « l’horreur délicieuse ». Des Fleurs Infectieuses aux Insecticides (dont un sera présenté dans ART IS FASHION), des désormais célèbres Last Meals on Death Row à Sordid Earth, sa dernière production filmique majeure en collaboration avec Ron Arad, l’artiste revêt de splendeurs les plus sombres réalités, ou au contraire, détourne la nature dans ce qu’elle a de plus beau, les fleurs, pour montrer encore l’envers du décor. Beast in Me – un titre évocateur de la réalité qui se cache derrière l’idylle – nous montre la douce déesse Europe parée de fleurs et d’organza enlevée par Zeus : un taureau pris de passion.
Éric EMO (1953) se focalise sur la texture charnelle en utilisant le flou, valorise l’imperfection, le doute, l’intuition. Lorsqu’il pare ses personnages de masques, lorsqu’il dissimule leur corps, il affirme l’importance de la suggestion. « La silhouette, comme le dit Florence Müller dans LONDERZEEL, c’est ce que l’on retient d’une personne qui passe dans la rue, c’est une apparition, l’empreinte de la personne… »
mounir fatmi (1970), dont on connaît le regard acéré sur les réalités des mondes parallèles qu’il fréquente, lui dont le travail est censuré à Dubai, critiqué par ses pairs quand il expose à Jérusalem, encensé aux États-Unis, analysé en Europe, s’intéresse notamment aux messages subliminaux des images qui nous entourent, images que nous créons, recréons et réévaluons constamment. Pour ART IS FASHION mounir fatmi nous propose trois oeuvres qui juxtaposent la première et la dernière page de couvertures de magazines d’aujourd’hui, du Nouvel Observateur à Connaissance des Arts, et met ainsi en lumière des associations d’images qui, pour réelles et évidentes qu’elles soient, nous auraient totalement échappé sans le travail de l’artiste.
Marie HENDRIKS (1981) propose une installation originale, recréant une fois de plus, comme elle l’a fait récemment à Paris à la Maison Rouge ou à Pearls of the North, un monde polymorphe et vibrant, inspiré, entre autres, des Pays-Bas de son enfance, mais aussi des courants qui ont eu recours à l’artifice comme le Maniérisme, le Baroque, le Rococo, et nous emmène, nous spectateurs, dans un monde onirique qui allie de manière unique l’énigme et la quotidienneté. Dans ce monde de rêve, le costume est essentiel : un masque qui, toujours, révèle.
Jean-Michel PANCIN (1971) se passionne pour des mondes parallèles. En archéologue de la prison d’Avignon, il propose, pour ART IS FASHION, des chaussettes qui viennent de cette prison. Des chaussettes pas comme les autres puisqu’elles contiennent messages, argent, drogue… que les femmes des prisonniers jetaient à leur attention, transformées en pelotes, dans la cour de promenade. Ces chaussettes, souvent prises dans les filets barbelés encerclant la cour, feront-elles mode ? La question de la prison comme lieu de création est posée. Exposées dans la salle de bains de la galerie, dans une « armoire à pharmacie », les chaussettes de PANCIN nous parlent aussi du rapport au corps, un rapport éminemment paradoxal, entre emprisonnement et liberté.
Frank PERRIN (1968), créateur de la revue Bloc-Notes et du magazine Crash, photographe du postcapitalisme, des fantasmes collectifs et des obsessions contemporaines, présente deux nouvelles propositions réalisées pour ART IS FASHION. L’une, Ghosts, met en miroir, dans un dialogue hors du temps, des beautés du Quattrocento avec des icônes d’aujourd’hui, comme si les premières avaient modellisé les secondes. L’autre, Empire, nous repropose une ultime vision de Mouammar K. en fashionaria : un adieu incongru qui interroge l’intrication étrange de la mode et de la politique. Selon Perrin, « Comme la peau est le corps – la mode est la peau de l’époque ».
Simon PROCTER (1959), entre Paris et New-York, entre Vogue et Harper’s Bazaar, entre top-models et stars hollywoodiennes, entre photographie de mode et peinture classique, entre recherche et style de vie, propose une synthèse baroque des modes et des mondes complexes dans lesquels il évolue. Ses photographies nous révèlent ses talents de peintre et de coloriste, comme de metteur en scène fantastique d’une réalité riche de plusieurs vies déjà vécues. Ornela VORPSI (1968) recrée la femme : Nothing obvious (livre de photographies publié en 2001 par Scalo). Pour Art is Fashion, cette artiste aux multiples amours (elle est l’un des trente-cinq romanciers les plus reconnus en Europe) nous propose une série de dessins originaux qui racontent encore la femme et sa beauté. Le dessin, la ligne : à la base et au fondement même de toute représentation artistique, mais aussi de la mode. Ornela VORPSI présente son travail dans le boudoir de la galerie, un lieu qui sied à sa manière intimiste de dessiner, de photographier, de mélanger les genres. Ornela VORPSI et Mat COLLISHAW ont également réalisé ensemble le livre d’art Vetri Rosa (Take 5 Editions), à retrouver aussi à la galerie Taïss.
La galerie Alberta Pane présente la première exposition personnelle de Florence Girardeau, artiste française née en 1980 et diplômée de l’Ensba en 2005. Tout se fige alors – inspiré d’une phrase tirée du texte “Le Dépeupleur” de Samuel Beckett – résonne comme un possible danger. Empruntant formes et dynamiques au domaine de la géologie, les pièces réunies par l’artiste – objet, photographies, installation vidéo ainsi qu’une toute nouvelle série de dessins – se tiennent en équilibre à la limite de la fixité. Le travail de Florence Girardeau suggère d’infimes déplacements, de lents surgissements, ainsi que la mise en mouvement du regard, à l’instar du mythe de Persée, dont la vision mobile triomphe de l’oeil pétrificateur de la gorgone Méduse. Les oeuvres de l’artiste sont élaborées au moyen d’une technique minutieuse générant un univers fluide et délicat, presque insaisissable, poussant l’observateur à développer son propre système de perception. Celle-ci est depuis toujours au centre des préoccupations de l’artiste. L’expérience du vide et du plein, du vivant et du minéral, de l’apparition et de la disparition, sollicite l’ambigüité de la perception, qu’elle soit visuelle ou tactile.
Lacune est une vidéo réduite à une ligne de contour se projetant sur un panneau de bois enduit de graphite, qui évoque par sa forme l’Oreille de Dionysos, grotte située à Syracuse en Sicile. La ligne de vidéo est l’image fluctuante de la pierre humide séchant par endroits, s’humidifiant à d’autres, dans un rythme lent. Elle rappelle l’idée de porosité de la matière, qui est aussi, en pétrographie, le rapport du volume des vides au volume total d’une roche ou d’un sol. Les dessins, rhizomes nerveux et formes géométriques, se déploient dans l’espace de grands formats de papier. Ils font écho au jeu de la forme et contre-forme présent dans Lacune. Le triptyque photographique Reliefs réactualise des captures (réalisées en 2007 sans corrélation à l’origine) d’émergences de formes, le mot relief évoquant également les restes d’un repas. Enfin, l’objet Forer (2) scelle entre deux blocs noirs une image dont n’affleure que la ligne verticale du pli. La possibilité de creuser dans l’image apparaît ici de façon paradoxale.
Ainsi, c’est notre relation sensible à l’espace et au temps qui définit la pratique de Florence Girardeau. Touchant aux interstices, aux seuils, les pièces de l’exposition Tout se fige alors créent un réseau de connexions.
Galerie Alberta Pane
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