Frank Wohlfahrt, Corps et âme2 Commentaires

Par rédaction
Posté le 02 déc 2011 à 5:04

Frank Wohlfahrt

La 1ère rétrospective de l’artiste Franck Wohlfahrt a lieu en ce moment à l’hôtel Dieu de Mantes la Jolie jusqu’au 26 février. L’exposition de cet artiste contemporain majeur dont les oeuvres sont collectionnées dans le monde entier (New York Japon, Suisse…), nous fait découvrir des oeuvres qui n’ont jamais été rassemblées jusqu’à présent. La Bibliothèque Nationale Française a prêtée exceptionnellement un dessin monumental.

Frank Wohlfahrt,l’homme-­pinceau

« Le muga (littéralement « l’aucun-individu ») est une façon d’être, liée à un état d’esprit cultivé par les japonais. Il s’agit quand on est en plein dans l’action, de ne pas laisser sa pensée divaguer. Ne serait-ce qu’une fraction de seconde (…). Le muga je l’ai expérimenté en peinture. Quand je travaille avec dans une main déjà, trois petits pinceaux imprégnés de couleur et dans l’autre, un gros spalter qui va être aussi plongé dans la peinture, je ne me demande pas : je vais prendre du rouge ou du bleu ? C’est le pinceau qui va chercher la couleur qu’il lui faut. Il faut laisser agir l’inconscient. En japonais on dit : abandonner le moi qui observe. Si le moi est là, la beauté se dérobera (…).Je sais quand je suis dans le pinceau. » Extrait d’un entretien réalisé par Brigitte Vincent en avril 2010 – parution en mai 2012 dans une monographie consacrée à Frank Wohlfahrt.

Frank Wohlfahrt a vu le jour le 29 juillet 1942 à L’Hôpital, en Moselle. Cette naissance au coeur d’un monde dévasté déposera un film quasi-invisible, ou parfois clairement décelable sur l’ensemble de son oeuvre. Les drames, guerres, génocides, rafles ne sont pas déclinés par le peintre de façon obsessionnelle, mais existent bel et bien dans « Pour toi Manouchian », « Rachel au Vel d’Hiv », « Salvador Allende, la révolution chilienne ». Le film, on pourrait dire l’empreinte ADN, enveloppe de manière plus large et subliminale la totalité de ses toiles. La consolation -thème majeur de son oeuvre et titre de plusieurs de ses tableaux- en est l’expression aboutie (en occitan le consolament cher aux cathares, victimes eux aussi d’une extermination). « Consolation destinée à moi-même et aux autres, consolation d’être nés dans cette pétaudière… », répétait Frank W. qui aimait paraphraser Cioran (« le bonheur de ne pas être né »).

Il est le deuxième fils d’une fratrie de sept garçons dont deux enfants adoptés. La famille en 1949 s’installe à Saverne dans le Bas-Rhin où son père est pasteur. De son enfance austère et peu câline, Frank portera les stigmates jusqu’à s’identifier assez jeune à Vincent Van Gogh (« Le suicidé de la société », ainsi Van Gogh était-il nommé par Antonin Artaud). Beaucoup plus tard, cette identification ou sensation de gémellité, apparaîtra d’une manière singulière dans sa création. « S’il y a une église de l’art, Van Gogh en est le premier martyr. La commémoration du centenaire de sa mort devait avoir lieu en 1990. Il est mort le 29 juillet 1890 (…). Moi je suis né un 29 juillet. Coïncidence sûrement, mais c’est déjà intéressant. Van Gogh était le fils d’un pasteur. Moi aussi. Et j’ai subi la même opposition à ma vocation que lui (…). Je décidai qu’à partir du 29 juillet 1989, toutes mes toiles seraient marquées par le comptage des jours qui nous séparaient du centenaire. Je n’avais pas changé ma façon de travailler, mais jusqu’à la date fatidique, je mettais, dit joliment Frank Wohlfahrt, une bougie pour Van Gogh ». (entretien d’avril 2010 ; voir aussi la toile « L’élévation du très Saint Vincent Van Gogh »). « Il se trouve que, tout gamin, je voulais aller aux Arts décoratifs. C’était mon objectif, ce que je voulais faire et rien d’autre ». Frank a 17 ans quand il entre en 1959 à l’école des Arts décoratifs de Strasbourg. Il s’est forgé déjà, en autodidacte, une culture artistique lorgnant vers Gauguin, Van Gogh, Modigliani, Bonnard, Leonard de Vinci et Michel-Ange, qu’il appelait affectueusement Michelangelo (plus tard il faudra ajouter Françis Bacon). Toute sa vie il entretiendra avec ses pairs, les plus grands bien sûr, une relation de tendresse et d’amour. Ce n’était pas une posture, et ces proches le savaient : entrer dans l’atelier de Frank Wohlfahrt, c’était aussi pénétrer dans un monde peuplé de ses « amis » qui semblaient s’y épanouir sans entrave. Ils étaient dans la conversation de Frank ou sur un morceau de toile comme dans « Hommage à Michel-Ange ».Une toile d’abord, devenue grande fresque en formica en 2003/04 qui montre, selon la description qu’en fait le peintre « un personnage porté par d’autres qui touche la main de l’un d’entre eux, un peu comme dans « La création d’Adam » de la Chapelle Sixtine. (entretien d’avril 2010. La fresque, travail de commande, est visible à Marmoutier dans le Bas-Rhin dans un lieu de vie pour handicapés). En 1963, à la fin de ce premier cycle d’études, Frank Wohlfhart part faire son service militaire en Algérie. A son retour, il entre à l’Ecole nationale des Beaux -arts de Paris tout en fréquentant l’atelier du peintre graveur Jean Delpech. Des Beaux-arts, il sortira en 1966 sans diplôme (« je n’ai jamais eu la sensation qu’un diplôme m’était nécessaire ! »). Rien dans les poches, tout dans la tête et dans les mains et un prix tout de même, celui des Jeunes Peintres de Strasbourg ! Vont suivre dix années de construction personnelle et de maturation de sa peinture. Construction familiale, il épouse lors d’une première union Marie-Christine Breitenbach. Construction de sa maison-atelier de Singrist en 1972, après avoir travaillé à Ottersthal dans la remise qui jouxte la maison de ses parents dont il avait peint la façade en bleu ; le bleu utilisé traditionnellement par les riches hobereaux de la région, crépi teinté de lapis- lazuli, bleu d’azur… Construction de son oeuvre : Frank Wohlfahrt utilise tous les moyens qui sont à sa disposition pour réaliser tapisseries, dessins, peintures, décors pour un théâtre de marionnettes, laques, sculptures, peintures sous verre, estampes – il créera en 1977 l’association « L’Estampe du Rhin » qui réunissait plus d’une soixantaine de graveurs. Il expose en France, à l’étranger (Norvège, Allemagne, Luxembourg) et se construit, tout d’abord par nécessité, un art de vie ascétique qu’il adoptera jusqu’à la fin de son existence. Réaliser le maximum de choses par soi- même et cultiver le dénuement. Le métier à tisser est construit de ses mains, la presse à gravure par l’un de ses frères, ses maisons par lui-même. Il se nourrit de riz acheté à la coopérative et de poésie… L’argent sert uniquement à acheter du matériel pour peindre. Et le fil rouge de sa peinture est déjà trouvé. Après quelques incursions insatisfaisantes dans l’art abstrait, son choix se porte sur la figuration. Portées par la lecture du Traité de peinture de Leonard de Vinci, les figures arrivent par deux, par trois, s’entremêlent, se culbutent, dansent ; « mes innocents, sont comme le dit Frank Wohlfhart, tricotés ». De ce fait, la vision que retirent les visiteurs de son atelier, est celle d’un monde très habité, au plein sens du terme. Le peintre commentera son univers pictural en réfutant l’idée d’une évocation pour lui préférer celle d’une invocation. « Le tableau de Wohlfahrt est à la fois unique -c’est la même pulsion qui le fait naître- et multiplie, surgissant de la toile en annulant presque tous les contours, enlaçant les corps d’un rythme rapide qui façonne l’indéfinition, ou les séparant parfois d’une tache d’or. Ce moment, donné à la toile et donc imposé à celui qui regarde, compose l’émotion ».

(Alexis Pelletier » in « Composition et Paradoxes » livre d’entretien avec F.W- paru en 1997 à l’Imprimerie nouvelle de Normandie)

L’oeuvre n’a plus qu’à éclater, c’est un fruit mûr. L’élévation se produira à partir de 1983 dans son troisième atelier, installé sur sa péniche « Le chien caillou », amarrée dans le quartier de la Petite France à Strasbourg ; elle est ponctuée par deux évènements importants dans la vie du peintre, l’obtention en 1985 de la Bourse de la Fondation Goethe et simultanément, sa nomination au poste de chef de l’atelier de peinture de l’Ecole des Arts décoratifs de Strasbourg. Il est exigent avec ses étudiants, il se doit de l’être avec lui-même. Alors, sa production s’affine et s’intensifie. A peine a-t-il achevé une toile qu’il pense déjà à la suivante. Les tableaux se succèdent sur support papier ou sur toile, avec de la poussière d’or ou sans. Vont naître ainsi la série des Gravières, les toiles rouges, puis les jaunes.

Un jour Edgar est tombé du ciel sur le pont du « Chien Caillou », une corneille éclopée qui a son mot à dire dans cette biographie. Ainsi que Mundele le chat, Edgar sera un fidèle compagnon jusqu’au bout du chemin ou presque. Edgar s’est noyé un an avant le départ de F.W et sur l’ultime toile, c’est l’oiseau qui tend sa griffe fraternelle au peintre, comme pour l’aider à atteindre des cimes mystérieuses. « C’est un monsieur extrêmement bien élévé… » soulignait le peintre en le présentant avec un petit sourire en coin.

En 1992, Frank Whohlfahrt rencontre Angela Meissnitzer, styliste, et, la même année par l’entremise du Comité du Salon de Mai dont il est membre, découvre pour la première fois un pays qui le fascine, le Japon. Avec Angela – qu’il épousera le 8 août 2008 – il ouvrira son quatrième atelier en Normandie, à Douville-sur-Andelle, partageant son emploi du temps entre ses étudiants de Strasbourg et ses peintures dans l’atelier qu’il faut encore une fois construire et aménager. Des expositions, d’autres voyages au Japon où il anime des stages et cherche de nouvelles pépites pour le salon de Mai. Ce sont des années heureuses et actives, jusqu’à son éviction de l’Ecole des Arts décoratifs ; le départ est progressif mais sans repentir et douloureusement vécu par le peintre. Il se sent dépressif et on peut penser que c’est à partir de ce moment-là que la maladie s’installe dans son corps. Elle ne le lâchera plus. Et pourtant, en 1999, le castor est toujours en éveil et se lance dans un nouvel aménagement : le 53 de la rue de Belleville à Paris sera son dernier atelier. Il y adjoindra très vite un autre joyau, Pamproux dans le Poitou (Deux-Sèvres). « Une si jolie maison », qui donnera naissance à de nouveaux thèmes : les arbres font leur apparition sur les toiles, sur les peintures sous verre ou à l’encaustique, dans les gravures. Il est, dans le même temps, co-fondateur de la collection « Bouche-à- oreille » publiée aux éditions « Voix d’Encre » où se tricotent poésies et dessins d’artistes. Encore une fois la production est intense, navigue entre ville et campagne, avec quelques détours choisis vers la Corse ou le Japon. Une chose est sûre, Frank W. est toujours dans son pinceau et il le sait.

Les plants de tomates prennent racine sur le toit de l’atelier de la rue de Belleville et voyagent jusqu’à Pamproux. Les toiles font aussi des allers-retours, elles vont fêter l’été dans le Poitou et viennent hiverner à Paris ou dans les galeries. Mais Frank Wolhfahrt rêve encore de cette exposition qui regrouperait l’essentiel de son oeuvre. Faute de la réaliser, il fera naître le projet d’une monographie sur laquelle il travaillera avec ses intimes jusqu’au dernier jour de sa vie le 1er mai 2010, éliminant, triant, choisissant ses toiles sur son lit au centre Jeanne Garnier à Paris. Il repose depuis à l’ombre de l’érable du Japon qui avait poussé à Belleville et qui poursuit sa croissance dans le Poitou. Frank Wohlfahrt aimait les voyageurs, les innocents. L’été était sa saison, celle des grandes toiles. B.V novembre 2011

  • du 19 novembre 2011 au 5 février 2012

Musée de Hôtel-­Dieu

  • 1, rue Thiers
  • 78200 Mantes-la-Jolie

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2 Commentaires

  1. une exposition a ne pas manquer, un très bel ecrin , l’hôtel-Dieu de Mantes la jolie et des pièces exeptionnelles , comme un grand dessin de 4 m sur 3 m restauré et prêteé par la BNF et un grand triptyque au pastel

  2. dominiquebaur

    Bravo!
    Bien nommée cette exposition du travail de Wohlfart.

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